Histoire de nos familles

Un meurtre dans la famille

Tout néogénéalogiste complétant sa lignée ascendante entretient plus ou moins consciemment le désir de trouver, à l’exemple de Céline Dion et René Bouchard, un rameau qui le fera descendant de Charlemagne. Mais parfois, des révélations d’un tout autre ordre l’attendent. Pour preuve, cette «histoire vécue», peu connue, découverte tout en haut d’un arbre de famille.

En l’an 1672, à Trois-Rivières, vivaient Jacques Bertaut, 46 ans, natif des Essarts au Poitou, sa femme Gilette Baune, 30 ans, et leurs cinq enfants.

L’année précédente s’étaient mariées deux de leurs filles: en août, Suzanne avec Jean Husse, et le mois suivant, Isabelle, âgée d’à peine 12 1/2 ans, avec Julien Latouche, âgé d’environ 30 ans. Ce dernier, originaire de Larochelle, était venu au pays avec le régiment de Carignan-Salières, dans la compagnie de M. de Grandfontaine, et avait décidé de s’établir ici.

Tout ne tourne pas rond dans le second ménage. Au moment du mariage, Latouche est fermier sur les terres de «Madame Lafontaine» puis sur celles de Jutra-Lavallée mais il les fait peu fructifier. Aussi lui sont-elles retirées. Jacques Bertaut dira que sa femme et lui «faisaient plus à la pioche que Julien avec deux bœufs pour labourer, sa femme pour conduire les bœufs et lui pour semer sa graine».

Aussi la nourriture manque-t-elle souvent sur la table du jeune couple. Les parents d’Isabelle, qui habitent l’autre côté de la rivière, lui envoient des vivres ou vont la chercher pour des repas. De plus, Julien Latouche est buveur et il bat sa femme. On a entendu cette dernière, exaspérée, lui dire: «Je voudrais que tu fusses crevé».

Un dimanche après-midi, 15 mai 1672, Jacques Bertaut, sa femme et Isabelle traversent la rivière pour ensemencer la terre de ce dernier. Julien Latouche traverse les bœufs avec Jean Gauthier qui rapportera avoir entendu Latouche dire à se beaux-parents qu’il reviendrait le lendemain.

Le mardi suivant, 17 mai, sur la grève, le même Jean Gauthier et Louis Petit, son beau-frère, entendent des cris provenant de la grange de Jacques Bertaut: «Ah mon Dieu!, au secours, on me tue!» et une voix de femme criant à plusieurs reprises: «Tue-le, tue-le» Ils entendent aussi les coups de celui qui frappe.

Le lendemain, Jean Gauthier, Louis Petit et Pierre Pépin traversent pour voir ce qu’il en est. Ils ne trouvent pas Julien Latouche mais ils voient du sang dans la grange et sur les futailles. Ils découvrent les bas de Julien Latouche et les dents d’un homme (?). Jacques Bertaut sort de la maison, un fusil à la main.

Le 19 mai, un procès-verbal rédigé par Séverin Ameau, notaire, nous apprend que Julien Latouche n’étant pas revenu de chez son beau-père, on soupçonne ce dernier de l’avoir tué. On emprisonne alors Jacques Bertaut mais on cherche en vain sa femme et sa fille, qui sont en fuite. Leurs biens sont saisis et on en dresse l’inventaire en présence de Nicolas Bertaut, le benjamin de la famille.

(À suivre)

Jocelyne F. Trudeau
Société de généalogie de Saint-Eustache