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Le vieil ermite

Près du lac des Deux Montagnes, sous les grands chênes, une cabane de tôle abrite un vieil homme. Le bonhomme Lapalme vit de la pêche et surveille les lieux. Depuis quand est-il arrivé là et pourquoi? Je l’ignore. On m’a demandé, a-t-il vraiment existé, l’ermite?

Oui, je l’ai connu, toute petite, et pendant plus de 15 ans, il m’a toujours semblé avoir le même âge. Toujours vêtu de ses vêtements sombres, il est vieux, courbé, affable, il est gentil avec les gens, il fume sa pipe et aime sa solitude. Autour de sa bicoque, il y a du bois cordé, ramassé ici et là, des branches cassées ou des bouts de planches apportées par la vague. On y voit aussi des choses hétéroclites trouvées sur la grève, après le départ des baigneurs: une chaise pliante, une table de pique-nique mal en point et des objets personnels tels que des rames, des cannes à pêche rudimentaires, un vieux fanal et un écriteau «Poisson à vendre».

Mon oncle lui confie la location des chaloupes et la surveillance de la plage, travail qu’il accomplit consciencieusement.

Le bonhomme Lapalme a un fils qui lui rend visite au printemps, pour prendre de ses nouvelles et lui apporter des choses de première nécessité. À l’automne, il revient pour s’assurer que le père a ce qu’il faut pour passer l’hiver.

Tard l’automne, l’ermite surveille les quelques chasseurs ou pêcheurs qui descendent à la plage, les rares adolescents en quête d’aventure et les méfaits du vent. Pendant neuf mois, les écureuils et les oiseaux sont ses uniques confidents. Quand tombe la neige, mon oncle s’inquiète. Le vieil homme n’est pas ivrogne, mais il prend un petit réchauffant (whisky) pour traverser nos hivers rigoureux... Si le feu prenait dans sa cabane, s’il était malade... Autour des fêtes, mon oncle demande à notre cousin Ulric «Ticket» Binette de chausser ses raquettes et d’aller voir si le bonhomme est correct. Notre commissionnaire revient en souriant et en disant qu’il va vivre jusqu’à 100 ans, le vieux.

Un automne, dans les années 1940, mon oncle dit à son fils d’amener son père à Montréal pour l’hiver. Ce n’est pas rassurant de laisser un homme de son âge tout seul. M. Lapalme, fils, dit qu’il va lui en parler, mais qu’il doute qu’il accepte. Il y a longtemps qu’il vit seul, par choix. Il ne voudra pas venir habiter chez moi et encore moins dans un hospice. Il en mourrait.

Notre ermite passa un autre hiver dans la solitude, mais au printemps suivant, on vit qu’il avait pris un coup de vieux. Un jour, mon oncle descend avec son employé pour réparer la plage, sortir les tables de pique-nique... l’ermite ne sort pas de sa cabane. Mon oncle, intrigué, lui rend visite. Il est faible et malade mais ne veut pas qu’on appelle un médecin. Il n’a peut-être jamais consulté un médecin de toute sa vie. «Ça ira mieux demain», dit-il.

Mon oncle prévient son fils que le père ne va pas bien et qu’il devrait venir le chercher. C’est ce qu’il fit. Je pense que M. Lapalme ne vécut pas très longtemps après avoir quitté sa baraque, son lac, sa chaloupe, sa pêche, ses écureuils, ses oiseaux, son univers.

L’ermite de la Plage Roger a vraiment existé.

Condensé d’un texte de Thérèse Théorêt Leblanc

Joyeux temps des fêtes!

Claude Latour,
Société de généalogie de Saint-Eustache