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Souvenirs de famille

Quand on parle d’archives familiales, on pense généralement à des documents écrits et à de vieilles photographies. Mais d’autres types de souvenirs deviennent archives aussitôt qu’ils jouent un rôle de conteurs ou de témoins de l’histoire d’un ancêtre. Car les objets variés dont je veux vous parler ont en quelque sorte accompagné l’ancêtre à qui ils ont appartenu à des moments particuliers de sa vie.

J’ai eu la chance, depuis quelques années, de retrouver certains objets familiers, sans grande valeur monétaire mais riches en souvenirs, qui ont jadis fait partie des modestes avoirs d’êtres disparus, dont un mouchoir de dentelle de ma grand-mère, Fabienna Desjardins. Un simple mouchoir de dentelle... symbole de luxe en cette époque où les femmes utilisaient probablement dans la vie courante un tissu moins raffiné, mais qui, l’occasion se présentant, faisaient preuve de coquetterie. Un simple mouchoir de dentelle ayant jadis dégagé un parfum d’Eau de Floride... Un simple mouchoir de dentelle... et on imagine sa grand-mère dansant au son d’une valse aux bras de son «cavalier», grand-père peut-être, et de fil en aiguille, on imagine une époque, un contexte, une histoire.

J’ai la montre d’une tante, reçue en cadeau de son fiancé, mon oncle. Son nom à elle est gravé derrière le boîtier. On a parfois tendance à penser à ceux des générations qui nous précèdent comme à des gens uniquement préoccupés par le travail et le devoir. Mais un détail, comme ce prénom sous une vieille montre, nous les présente sous un jour différent: ils ont été jeunes, amoureux; ils ont évolué dans un âge révolu qui vaut la peine d’être connu.

Le coffre à outils de mon grand-père, Joseph Carrière, décédé avant ma naissance, a aussi survécu. Solide coffre de bois, il renferme un véritable trésor: en ces années où les gens du peuple faisaient tout eux-mêmes, ces outils ont certainement accompagné leur vie quotidienne: réparations multiples, constructions modestes, fabrication de jouets de bois, car l’argent se comptait serré en ces temps difficiles de la Grande Guerre. Ces outils, je me plais à penser qu’ils portent peut-être encore les empreintes digitales de mon aïeul. On s’étonne quand on le voit, ce coffre. Il a vécu et il a servi; c’est pourquoi les traces du temps l’ont marqué durement. Et loin de moi l’idée d’y faire peindre des fleurs car celles-ci ruineraient la marque du temps en voulant satisfaitre aux exigences de la mode.

Je ne refuse rien: des chapelets et des missels, un nécessaire de toilette, une petite lampe, un livre de recettes, un pendentif en marcassites, et, tenez-vous bien, une petite boîte de poudre à dentiers. Ridicule, me direz-vous? Non, pas du tout. Histoire de famille ne veut pas seulement dire contrats, actes notariés et titres de propriété, non. Histoire de famille veut aussi dire objets familiers, objets de tous les jours, qui relatent d’une façon différente, moins officielle mais plus touchante, comment nos ancêtres vivaient leur vie au quotidien.

Pourquoi ne pas les consigner, ces menus trésors, dans un carnet réservé à cet effet: brève description, appartenance, époque, ou tout autre renseignement que l’on possède à leur sujet. Ainsi, on assure en quelque sorte leur continuité, leur survie. Ces petits riens que nous avons parfois envie de jeter, conservons-les avec respect, pour nous et pour les générations futures. Après tout, nos ancêtres les ont tenus dans leurs mains. N’est-ce pas suffisant pour les rendre inestimables à nos yeux? Non, les archives ne sont pas seulement faites de papier, loin de là!

Ginette Charbonneau,
Société de généalogie de Saint-Eustache