Liste des chroniques

Des soldats bien nourris

Mis à part les événements de 1837, la présence de soldats à Saint-Eustache est peu connue. Durant la guerre révolutionnaire américaine, de 1775 à 1783, des troupes britanniques et allemandes étaient pourtant stationnées à Saint-Eustache, à Terrebonne et sur l'île Jésus. Une bonne partie de ces soldats logeait dans les familles d'habitants, et la cohabitation ne se faisait pas toujours facilement. Prenons-en pour preuve les mésaventures de Thomas Delage, un cultivateur de la paroisse de Saint-Eustache, durant l'automne de l'année 1784.



Soldats allemands du régiment des Chasseurs (Jäger) de Hesse-Hanau. Ce régiment était en poste à Terrebonne.

Un officier de la milice canadienne, Gabriel Éthier, vient trouver Delage et lui indique qu'il doit loger pour quelques temps six soldats d'un régiment allemand qui vient prendre ses quartiers à Saint-Eustache. Rappelons que le roi d'Angleterre Georges III était d'origine allemande, et que ses cousins les princes germaniques lui avaient envoyé des troupes pour l'aider dans sa bataille contre les révolutionnaires américains. En attendant que le camp ne soit prêt, la milice réquisitionne les habitants et les oblige à garder chez eux les soldats.

Notre habitant n'ayant d'autre choix, il garde chez lui les six soldats qu'on lui confie. Ceux-ci sont cependant bien gourmands! Non contents de manger à sa table et de boire son rhum, ils veulent s'assurer de continuer à bien manger, lorsqu'ils devront intégrer leur nouveau camp. En quittant la maison de Thomas Delage, les six soldats passent donc par son étable où se trouve son troupeau de moutons. Ils choisissent les plus belles bêtes et les mènent à leur camp. Notre habitant doit les regarder faire sans protester. Il est pourtant pauvre et tient sa terre de son père à qui il doit rembourser sa vie durant.

Au mois de mai 1785, il porte plainte auprès de Pierre Guy, un marchand de Montréal, membre de la milice, qui avait été chargé de veiller à l'approvisionnement des troupes. Il comparaît donc le 12 mai et expose sa situation aux Commissaires, réclamant un dédommagement pour ses pertes. On ne sait malheureusement pas s'il obtint satisfaction: les archives n'ont conservé que sa déclaration, faite à Montréal en ce 12 mai 1785.

Ce ne sont pas là les seuls problèmes que Thomas Delage a eu cette année-là avec les militaires. Comme colonie britannique, le pays est en guerre. Montréal a même été prise par les américains en 1775. Le gouverneur exige donc de tous les habitants qu'ils participent à des corvées, relativement aux opérations militaires.

Dans un premier temps, le capitaine de milice Joseph Éthier, frère de Gabriel, lui ordonne de s'embarquer à Lachine sur un bateau chargé de marchandises pour les troupes. Le bateau doit être conduit au poste de la Galette, ou fort de La Présentation. Delage est accompagné d'autres habitants, Baptiste Lalande, Jean Fâche et Baptiste Boismenu. On ne leur donne aucune provision et ils doivent acheter eux-mêmes des indiens du maïs, des pommes de terre et de la citrouille pour se nourrir. Malgré qu'on leur ait promis qu'ils seraient remboursés pour ces dépenses, ils ne le sont pas.

À une autre occasion, on l'engage avec sa charrette pour venir de Saint-Eustache à Montréal pour transporter des marchandises. Après l'avoir fait attendre deux jours, on lui dit de retourner chez lui sans dédommagement, l'obligeant à défrayer lui-même le coût des traverses des rivières des Prairies et des Mille-Îles.

En 1837, certains ne comprendront toujours pas pourquoi les habitants de Saint-Eustache pouvaient se sentir frustrés, face à l'administration britannique!


Recherche et texte:
Marc-Gabriel Vallières
Société de généalogie de Saint-Eustache


Note:
La déclaration de Thomas Delage est conservée dans la collection Baby, à l'Université de Montréal. Cote P4/29, microfilm 2784.