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Illégitime en Nouvelle-France

«Illégitime», «enfant naturel», «né de père inconnu», «bâtard» sont des expressions que nous n'entendons plus aujourd'hui. Avec les divorces, les unions libres et les familles reconstituées, les gens ne portent plus attention à ce genre d'appellation.

Pourtant, dans les années 1950 et 1960, lorsqu'un enfant naissait hors des liens du mariage, c'était un scandale et une honte pour la famille. Qui n'a pas entendu une histoire au sujet d'une soeur ou d'une tante qui avait beaucoup engraissé dans les derniers temps, qui était partie travailler à l'extérieur pour quelques temps et qui était revenue amaigrie, les traits tirés et toute pâle, l'air songeur et le regard triste... Et la fois ou grand-mère est partie durant la nuit pour aller porter l'enfant à la crèche pour que personne ne le sache dans la paroisse!

Cela existait aussi en Nouvelle-France, au début de la colonie. En faisant la généalogie de la famille Lavoie, nous trouvons Marguerite de LaVoye, la fille de Jean et de Madeleine Boucher, de Rivière-Ouelle, qui en 1714 donne naissance à une fille de père inconnu. Elle était âgée de vingt ans. Dix ans plus tard, toujours à Rivière-Ouelle, Alexis de LaVoye, le frère de Marguerite, épouse le sept janvier 1724 Françoise Dutarte, fille de Marguerite Bouchard et de François Dutarte. Cette même Marguerite Bouchard dont le mari est retourné en France, depuis une douzaine d'années, fait baptiser en 1704 un garçon qui a pour père Guillaume Soucy. Enfin Anne Soucy, la soeur de Guillaume et veuve de Jean Lebel, donne naissance à Thérèse en 1703. Comme vous le voyez, ce genre de situation se répétait souvent. Une nommée Marie-Anne Faye donne naissance à quatre enfants nés de pères différents: Marie-Jeanne en 1694 de Jean Labbé, Charlotte en 1696 de Charles Danet, Jeanne en 1700 de Pierre Jean et Nicolas en 1701 de Charles Bernier. Marie-Anne se «rangea» et épousa Jean Roche, lui-même père d'un enfant illégitime.

Les gens mettent souvent ces femmes de côté et elles se marient rarement dans leur paroisse. Souvent, leur mari est lui aussi quelqu'un qui a été mis de côté par la population, pour toutes sortes de raisons. Ainsi, Marguerite de LaVoye épousera le 4 janvier 1718 à Rivière-Ouelle Louis Philippe Langlais, natif de la Nouvelle-Angleterre, qui avait été enlevé par les Abénaquis et amené au gouverneur de la Nouvelle-France au début de 1704. Anne Soucy se remarie avec Jacques Bois, évadé de la prison de Montréal et condamné à être pendu.

Les enfants illégitimes eux-mêmes sont mis à part, car la coutume leur interdit un droit à l'héritage et la plupart se marient aussi à l'extérieur de leur paroisse d'origine.

Mais que faisaient ces filles avec leurs enfants naturels? Certaines les gardaient, comme l'ont fait Marguerite de LaVoye et Madeleine Bouchard; d'autres les abandonnaient car depuis 1556, une ordonnance du roi Henri II stipulait que «toute fille ou veuve qui deviendrait enceinte et qui ne ferait pas sa déclaration de grossesse, serait réputée infanticide et punie de mort, si son enfant ne naissait point vivant». Ce fut le cas de Marie-Anne Sigouin, qui fut pendue à Québec en 1732.

Des données démographiques montrent que le phénomène des enfants nés hors mariage n'était pas rare en Nouvelle-France: une naissance sur cinquante était illégitime et autant d'enfants avaient été conçus avant le mariage.

Recherche: Claude Lavoie

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