Liste des chroniques

Les maisons d'ancêtres:
18. Des maisons disparues

Une grande demeure de Saint-Eustache n’existe plus aujourd’hui que dans le souvenir de ceux qui l’ont connue. Les autres se demandent pourtant, en voyant une petite tourelle devant un immeuble à appartements de brique blanche, du côté sud de la rue Saint-Louis, de quoi peut-elle être le vestige. Il s’agit de la tourelle de ce qui était jadis la maison d’Alphonse Plessis-Bélair, au 171 de la rue Saint-Louis.

En apercevant son toit pointu, on se doute bien qu’elle a dû à une autre époque faire partie d’un ensemble architectural majeur du vieux Saint-Eustache. Mais ce qu’on ne devine pas, c’est que non pas une mais bien deux grandes demeures cossues ont occupé ce lieu, au fil des âges.

Dessin

C’est la famille Dorion qui a d’abord habité ce vaste terrain du bord de la rivière des Mille-Îles, au 19e siècle, situé entre le manoir de Bellefeuille et le terrain de Magloire Labelle. En 1828, un plan du vieux Saint-Eustache nous fait voir le dessin d’une grande maison de pierre à deux étages [détail reproduit ci-contre]. Mis à part les manoirs seigneuriaux, il s’agissait d’une des plus vastes maisons bourgeoises du village de Saint-Eustache, avec celle de Duncan MacGillis sur la rue Saint-Eustache. Il est à noter qu’aucune de ces deux maisons n’a survécu jusqu’à nos jours, celle des Dorion étant démolie pour faire place à une autre, comme on le verra, et celle de MacGillis tombant elle aussi sous le pic du démolisseur, au début du 20e siècle.

Dans la maison de pierre de la rue Saint-Louis, on retrouve la trace de Charles Dorion jusque vers 1860. C’est ensuite Charles-Zéphirin Dorion, bourgeois au village, qui l’habite. En juin 1871, lorsqu’il fait son testament, il lègue tous ses biens aux enfants de son frère Charles, qui est médecin au village de L’Assomption. Il en lègue cependant l’usufruit à son autre frère Jean-Baptiste-Théophile, médecin à Saint-Eustache, pour sa vie durant.

Jean-Baptiste-Théophile Dorion n’est pas que médecin. Il est à son époque, avec Charles-Auguste-Maximilien Globensky, un des plus gros spéculateurs immobiliers de Saint-Eustache, possédant un très grand nombre de terres à la paroisse et d’emplacements au village. C’est d’ailleurs à Globensky qu’il vend en 1883 la maison de pierre de la rue Saint-Louis.

Le 23 juin 1887, Globensky la revend à un personnage important, monseigneur Paul-Napoléon Bruchési, archevêque de Montréal. Ce dernier désire ainsi doter sa soeur Marie-Carmélia, qui a épousé Alphonse Plessis-Bélair à Notre-Dame de Montréal le 14 juin 1887.

Les Bruchési sont parmi les plus anciens Italiens à avoir émigré au Québec. Né en 1782, Domenico Bruchesi est arrivé ici comme mercenaire lors de la guerre de 1812 et s’est établi à Montréal une fois démobilisé. Paul-Napoléon et Marie-Carmélia sont ses petits-enfants.

Alphonse Plessis-Bélair est un personnage estimé à Saint-Eustache et à Sainte-Rose. Fils du marchand Daniel-Adolphe Plessis-Bélair qui tient son commerce sur la rue Saint-Eustache, au coin de la rue Dorion, Alphonse sera bien connu comme propriétaire du pont à péage de Sainte-Rose, sur la rivière des Mille-Îles.

C’est Mgr Bruchési qui fait démolir la maison de pierre et construire une grande demeure victorienne avec galerie et tourelle. En 1902, il en fait officiellement cadeau à sa soeur. Chose curieuse, alors qu’on fera toujours référence à cette maison comme celle d’Alphonse Plessis-Bélair, il n’en sera jamais propriétaire! Elle appartient d’abord à son beau-frère l’évêque, puis à sa première épouse et, suite à la mort de celle-ci en 1935, à ses enfants.

Il y a une quarantaine d’années, un immeuble à appartements d’un goût douteux a remplacé la maison victorienne, ne conservant que la tourelle qui a survécu jusqu’à nous, témoin d’une histoire glorieuse.

Recherche et texte: Marc-Gabriel Vallières
Société de Généalogie de Saint-Eustache