Liste des chroniques

Un malheureux accident

La vie de nos ancêtres, tout comme la nôtre, ne comportait pas que des événements heureux. Un document glissé en 1806 entre les pages d’un registre de la paroisse de Saint-Eustache nous le rappelle. Il commence ainsi:

«Enquête authentique faite à St-Eustache, comté d’York, du district de Montréal, le quinzième jour de mai de l’an mil-huit-cent-six, dans la quarante-sixième année du règne de notre souverain George III, roi du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d’Irlande, par devant moi, Lambert-Dumont fils, écuyer, juge de paix pour le district de Montréal, sur l’inspection du corps de Baptiste Dubeau fils».

Jean-Baptiste Dubeau était un garçon de onze ou douze ans, qui s’est noyé le 29 avril 1806 dans les rapides de la rivière du Chêne, derrière le moulin Légaré.

Tel qu’aurait lieu, de nos jours, une enquête du coroner, c’est le juge de paix du village, Eustache-Nicolas Lambert-Dumont, fils du seigneur Louis-Eustache, qui mène l’enquête. Il s’associe comme experts et comme témoins plusieurs «hommes bons et qualifiés» de la paroisse: le docteur Charles Gresingher, qui habite la rue Saint-Eustache, le capitaine de milice François Doré, le marchand Duncan McGillis. Assistent aussi à l’événement: François Bélanger, Jean-Baptiste Clément, Pierre Chardon, Jean-Marie Chardon fils, Joseph Payette, François Nantel, François Rochon, Jean-Baptiste Masson et un nommé Cloutier. Ils doivent établir hors de tout doute la cause de la mort du jeune Dubeau.

Selon le texte du document, ils sont chargés «de s’enquérir de la part du roi notre dit souverain quand, où, comment et de quelle manière est mort le dit Baptiste Dubeau fils». Le temps presse: la noyade s’est produite le 29 d’avril, nous sommes le 15 de mai, et la sépulture n’a toujours pas pu avoir lieu, faute d’une enquête en bonne et due forme.

Des témoins racontent sous serment comment le garçon traversait la rivière au dessus du barrage du moulin au moyen d’un radeau, allant du moulin à farine jusqu’au moulin à scie, situé de l’autre côté de la rivière. Laissons la parole aux gens de l’époque: «il est arrivé que par accident, cas fortuit et malheur, le dit Baptiste Dubeau a tombé (sic) dans la rivière et en passant sur la digue, a tombé (sic) sur le haut de la tête contre le roc». Il a ensuite descendu le rapide et s’y est noyé. Le rapport conclut: «le dit Dubeau fils est mort subitement de la dite submersion, chute et suffocation et non autrement». Ce rapport étant complété, la sépulture peut avoir lieu, et le service funèbre est célébré dans l’église de Saint-Eustache, en ce quinze de mai.

Que savons-nous de ce Jean-Baptiste Dubeau? Le rapport l’appelle Baptiste fils, ce qui laisse supposer que son père s’appelait aussi Baptiste ou Jean-Baptiste. Curieusement cependant, le registre des sépultures ne mentionne pas le nom de ses parents, ce qui est inhabituel. Le rapport dit qu’il avait douze ans, alors que le registre ne lui en donne que onze. Il serait donc né en 1794 ou en 1795. Or le registre des baptêmes de Saint-Eustache ne contient aucun Jean-Baptiste Dubeau durant ces années.

Qui pouvaient être ses parents? Il y avait à cette époque deux familles de Dubeau à Saint-Eustache, ayant toutes deux des terres dans le Petit-Brûlé et dans la côte Saint-Louis. Jacques Dubeau et son épouse ont eu des enfants en 1793 et 1795 et aucun ne se prénomme Jean-Baptiste. Quant au chef de l’autre famille, il se prénomme Pierre. Son fils n’aurait donc pas été appelé Baptiste fils! On doit donc en conclure que le jeune défunt n’était probablement pas de la paroisse et était peut-être en visite chez un oncle ou un cousin.

On ne saura peut-être jamais qui était le jeune Dubeau. Il y a en généalogie des mystères que les seuls registres paroissiaux ne peuvent résoudre!

Recherche et texte: Marc-Gabriel Vallières