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UNE HISTOIRE VIEILLE DE SEPT MILLÉNAIRES

Pour nous, la généalogie, c'est la recherche objective et exhaustive de l'ascendance ou de la descendance d'un individu. Mais il fut un temps où l'on voyait les choses autrement. Les plus anciennes généalogies retrouvées furent écrites au cinquième millénaire avant notre ère et, tout comme celles qui vont suivre jusqu'au XVIe siècle après Jésus-Christ, elles concernent essentiellement les lignées proches du pouvoir. Ces généalogies omettent les épouses et élaguent certaines branches de la famille. De même, la légitimité de l'accessibilité au pouvoir peut être fondée sur une parenté fictive. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à penser aux Grecs ou aux Romains de l'Antiquité qui se réclamaient d'une généalogie mythique. Au Moyen-Âge, le droit germanique associa l'autorité à la possession de la terre plutôt qu'à l'éclat d'ancêtres plus ou moins réels, ce qui mit fin à la pratique comme fondement accepté du pouvoir. Dans la France d'Ancien Régime, l'ascendance masculine avait un intérêt prédominant car, rappelons-le, des privilèges, des exemptions fiscales et l'accès à certaines fonctions étaient liés au nombre de quartiers de noblesse (soit le nombre d'ascendants nobles) reconnu chez un individu.
Au Québec, la pratique de la généalogie peut être divisée en trois phases. Pendant la première qui s'étend des origines à 1871, la recherche généalogique est une affaire d'ecclésiastiques ou de légistes qui ont à faire la preuve d'un éventuel lien de parenté dans les cas de dispenses de bancs ou pour le règlement d'une succession. Au milieu du XIXe siècle, l'élite québécoise développe la tendance à la panégyrique, c'est-à-dire l'éloge des familles notables. L'histoire des grandes familles françaises du Canada du sulpicien français François Daniel, le premier et unique ouvrage de généalogie publié au Québec avant 1871, se rattache à ce courant. L'année 1871 marque la publication du premier volume d'une série de sept (1871 à 1890) du Dictionnaire généalogique des familles canadiennes de l'abbé Cyprien Tanguay. Pionnier de la généalogie au Québec, il fut considéré comme un marginal par ses contemporains car, à une époque où l'histoire est encore préoccupée des " grands " personnages et des événements politiques ou militaires, il compile les noms de tous les Canadiens-français sans considération de leur statut social. Remarquons toutefois que les usages auxquels il destine son Dictionnaire relèvent du droit et de la panégyrique. Les successeurs de Tanguay sont peu nombreux jusqu'au milieu du XXe siècle. Membres du clergé catholique ou de la petite bourgeoisie libérale de formation juridique principalement, ils communiquent l'idéologie nationaliste de l'époque : fierté d'être d'origine française, attachement à la religion catholique, exaltation du mode de vie rural et culte de la famille. Comme l'a écrit Benjamin Sulte en 1898 : " Celui qui atteint une haute position, la notoriété, la célébrité, se passe bien d'ancêtres ( ... ) tandis que l'humble artisan ou le cultivateur, sans autre titre, devraient plutôt se retourner vers les temps anciens et reconstruire la chaîne des parentés qui va jusqu'à eux. S'ils ont du coeur, ils se font gloire d'appartenir à telle ou telle famille qui a été des premières à transformer un coin du Canada sauvage en pays chrétien." Lentement, au XIXe siècle, les liens tissés entre la généalogie et le pouvoir se rompent sous l'influence de nouvelles idéologies. Nous sommes donc face à un tournant dans la pratique généalogique. Une histoire à suivre...

Hélène Gélinas,
L'Éveil, le 4 septembre 1999
Société de généalogie
L'Infonet de Saint-Eustache