Liste des chroniques

HISTOIRE DE NOS FAMILLES

De Saint-Eustache à Washington

Marc-Gabriel Vallières

La maison de William Smith
au 196, de la rue Saint-Eustache en 1905

Lorsque nous tentons de retracer l'histoire d'une famille, il faut parfois chercher à de grandes distances. Certains de nos ancêtres, pensons aux coureurs des bois, étaient de grands voyageurs et nous pouvons souvent suivre leurs traces très loin de leur foyer. D'autres fois, rien ne nous laisse présager que des informations puissent exister à l'étranger sur des habitants d'ici. L'exemple suivant le démontre bien.

Les archives du Sénat des États-Unis, à Washington, conservent un document curieusement intitulé «Report of the Committee of Claims to whom was referred the petition of William Smith, of the Parish of St.Eustache, District of Montreal», daté du 12 avril 1826. Mais qui était donc ce William Smith de Saint-Eustache et que faisait-il à Washington? Et pourquoi présentait-il une requête au Sénat américain?

Revenons un siècle en arrière. En 1734 naît à Saint-Cybard, en France, François Cazeau, fils de Léonard Cazeau et d'Anne Aupetit. Avant la chute de la Nouvelle-France, il émigre à Montréal et y marie Marguerite Vallée en 1759. Il fait le commerce des fourrures avec le fort de Michillimakinac, sur les rives du lac Michigan, et y amasse une fortune appréciable.

En 1774-1775, les États-Unis sont en effervescence. Les évènements préparent à la déclaration d'indépendance qui aura lieu en 1776. François Cazeau sympathise avec les rebelles d'outre frontière et distribue leurs pamphlets à Montréal. Lorsque les Américains envahissent le Bas-Canada en 1775-1776, il les appuie et devient, en tant que marchand, un de leurs principaux fournisseurs montréalais. Il arme trois bateaux, qui doivent aller ravitailler les Américains, mais ils sont tous coulés par l'Angleterre, avant même d'avoir pu livrer leurs marchandises.

Les choses tournent mal pour Cazeau: les Américains repartent, sans avoir pu convaincre les Canadiens de se joindre à leur révolution contre l'Angleterre. Cazeau, qui a beaucoup investi dans leur cause, se met à réclamer compensation du Congrès américain. Les choses traînent cependant en longueur et il ne peut obtenir satisfaction. Entre-temps, il est arrêté et mis en prison par l'armée anglaise. En 1782, il s'évade, se réfugie d'abord aux États-Unis, puis en France, où il meurt en 1815.

Mais William Smith de Saint-Eustache, que vient-il faire dans toute cette histoire? François Cazeau et Marguerite Vallée ont six enfants, dont une fille prénommée Marguerite, qui a épousé un marchand protestant de Saint-Eustache, William Smith.

Ce dernier habite le village. En 1810, il achète la succession du docteur Charles Greisingher, une propriété rue Saint-Eustache. En 1814, il s'y fait construire une longue maison en pierre que nous pouvons toujours voir au 196 de la rue Saint-Eustache, à côté du stationnement de la Caisse populaire.

En plus d'être marchand, Smith est aussi opérateur du moulin. En 1824, il loue du seigneur Dumont le moulin du Bois-blanc, à la Fresnière. En 1829, le bail du moulin est renouvelé pour neuf ans, mais cette fois au nom de son épouse, Marguerite Cazeau. Les affaires ne vont cependant pas très bien pour eux puisqu'en 1830, leurs biens sont saisis en justice et la maison de la rue Saint-Eustache est vendue à l'encan par le shérif.

Après la mort de François Cazeau en 1815, ses enfants ont continué ses tentatives pour obtenir réparation du Congrès américain, pour les torts subis en 1775-1776. C'est dans le cadre de ces démarches que William Smith «of the Parish of St.Eustache» présente, le 12 avril 1826, sa requête au Sénat des États-Unis, à Washington. Malheureusement pour eux, ces démarches demeureront sans succès.

Voilà donc comment un vieux document, à 650 kilomètres de son lieu d'origine, a pu jeter un peu de lumière sur une famille de Saint-Eustache, il y a près de 200 ans!


Quelques références:


Recherche et texte:
Marc-Gabriel Vallières
Société de généalogie
de Saint-Eustache