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Souvenirs d’hiver (1947): la tempête

Ovila Villiot

Nous sommes en 1947, c’est l’hiver. Depuis hier, le haut taux d’humidité annonce la venue d’une tempête. Aujourd’hui, c’est samedi. Un vent violent fait tournoyer les flocons de neige qui s’accumulent en bancs, la visibilité est presque nulle et la noirceur arrive. Il est quatre heures, je dois quand même sortir pour me rendre à l’étable afin d’y faire le train, c’est mon tour.

Nous habitons à l’entrée de Laval-sur-le-Lac dans la montée Graveline, près de l’arche de pierre sous laquelle passe le boulevard Sainte-Rose. Cette montée conduisait jadis au traversier qui faisait la navette entre l’île Jésus et le Grand-Moulin, tout juste au pied des rapides (cité des Deux-Montagnes) et servait surtout aux cultivateurs qui allaient y faire moudre leur grain.

Chemin faisant, j’aperçois un véhicule descendre la côte et se diriger péniblement vers Laval-sur-le-Lac. Quel risque que de sortir par un temps pareil, me dis-je! Il n’ira sûrement pas loin. Puis, j’entre dans l’étable. Ma besogne est vite terminée, car à cette époque de l’année, nous n’avons qu’un cheval, une vache et des volailles. En revenant à la maison avec ma chaudière de lait, j’aperçois, entre deux bourrasques de neige, deux silhouettes s’avancer péniblement vers notre demeure: ce sont les occupants de l’auto que j’ai aperçue plus tôt. Pris dans la neige, ils venaient demander secours et asile pour la nuit. Yvon et son amie Lucille arrivaient de Saint-Eustache visiter la famille et y faire des emplettes. Il allait reconduire sa dulcinée chez ses parents à Laval-sur-le-Lac quand sa Buick rouge vin (1945) n’a pas voulu aller plus loin.

En 1947, Plage Laval (Laval-Ouest) et une partie de Laval-sur-le-Lac sont desservis par Saint-Eustache, cet endroit étant le plus près pour nous approvisionner en tout, surtout l’hiver. Plus jeune, j’avais souvent servi la messe à la desserte de Plage Laval; c’était toujours pour le vicaire Rodolphe Joli, que j’ai toujours admiré, surtout pour ses messes courtes.


Plage-Laval en été, vue de la plage Brunet, à Saint-Eustache-sur-le-Lac.
Photo de L. Charpentier, vers 1950. Collection MGV.

Peu de temps après leur arrivée, nos sympathiques visiteurs font partie de la famille. Imaginez, nous étions sept enfants et, bien sûr, nos parents, et maintenant s’ajoute ce couple, paralysée par la tempête. Après avoir rassuré leurs parents au moyen de notre téléphone (614 S1-3), tout le monde passe à table pour le repas du soir avant de s’endormir très tard dans la nuit, alors que la tempête semble se calmer.

Le lendemain matin, après le passage de la charrue, Yvon put aller reconduire Lucille chez ses parents et retourner travailler pour son père au magasin général du village de Saint-Eustache. Pour plusieurs, vous avez sans aucun doute reconnu Lucille Bigras, fille d’Armand Bigras, de Laval-sur-le-Lac, et Yvon Paquin, fils de Georges Paquin, du village de Saint-Eustache, qui s’épousèrent peu de temps après.

Certains parmi vous ont sûrement, au cours de leur vie, hébergé temporairement des gens mal pris qui ont été surpris par l’orage, une tempête de neige, voire un incendie, ou peut-être avez-vous été vous-même hébergé chez des gens que vous ne connaissiez pas, ou à peine. De ces instants mémorables se créent des liens qui durent toute une vie, ne serait-ce qu’en mémoire.

Pour ce dernier droit de notre siècle, la direction de la Société de généalogie de Saint-Eustache vous souhaite une bonne et heureuse année, avec beaucoup de santé.