Jacques Labrie, Patriote




Jacques Labrie et le Canada-Uni
À plusieurs étapes de sa vie, Jacques Labrie est appelé à se prononcer sur des sujets purement politiques et ce, bien avant d'avoir fait le saut en politique active. Dès l'âge de vingt-deux ans, alors qu'il est encore étudiant, il fonde le Courrier de Québec. « L'attitude des rédacteurs de ce journal consiste à être « Canadien », à ne pas user de violence, à utiliser toutes les ressources de la loi et de la constitution britannique, celle d'Angleterre et celle de 1791. Celle-ci attribuait à chacun des deux groupes un territoire et une assemblée législative. Cet arrangement était sage du point de vue « culturel », mais il n'accommodait pas les hommes d'affaires et les marchands, car les deux assemblées votaient, sur le même sujet (d'ordre économique) des lois différentes. Ces brasseurs d'affaires préféraient une seule et même législation, et ce fut le projet d'Union de 1822. »65

Jacques Labrie et ses amis de l'époque y voient de nombreux dangers pour les Canadiens français et ils s'opposent farouchement à ce projet. Le moyen choisi pour lutter contre ce projet d'Union c’est de former des comités dans tous les comtés et d'y tenir des rencontres d'information. Selon Labrie, ce projet est « une menace à l'héritage culturel français. »66

Dans le comté d'York (dont une partie deviendra, en 1829, le comté de Deux-Montagnes), Labrie est très actif et il donne naissance au comité d'opposition à l'Acte d'Union. Il en est même le secrétaire et l'animateur. Ce comité a sûrement été le plus productif de tous et il nous a laissé un texte qui résume bien les raisons de s'opposer à ce projet, les manoeuvres des adversaires, les difficultés rencontrées et l'appui reçu du groupe anglais. »67

"C'est fort sagement que l'acte de la 31e de feue Sa Majesté Georges III d'heureuse mémoire (C'est la Constitution de 1791) a divisé le Canada en deux Provinces et a donné à chacune d'elles une Législature séparée. En vertu de cet acte inestimable les diverses classes des Sujets Britanniques en ces Provinces ont généralement joui des droits, privilèges, lois et coutumes auxquels ils étaient accoutumés et que conséquemment la Constitution telle qu'établie par l’Acte susdit a fait leur sûreté et leur bonheur, qu'elle est encore suffisante pour assurer l'un et l'autre, et qu'elle a éminemment contribué à affectionner les Canadiens au Gouvernement britannique.

Les tentatives faites dans la dernière séance du Parle ment Impérial pour abroger notre heureuse Constitution et réunir les Législatures du Haut et du Bas-Canada en une seule, nous avaient justement alarmés, et (que) la nouvelle du sursis apporté à l'adoption de cette mesure nous a causé la plus grande satisfaction, en même temps qu'elle nous a donné une nouvelle preuve de la prudence et de la sagesse des Honorables Membres qui se sont opposés à la passation de l'Acte de Réunion, et des Ministres qui ont consenti à la suspendre jusqu 'à ce que les habitants de ce pays eussent eu le temps de se prononcer.

La réunion de ces deux Provinces telle que proposée dans le projet de loi qui a été discuté dans la Chambre des Communes à Londres, et dont nous avons eu des extraits dans les papiers-nouvelles, serait contraire à la justice si souvent éprouvée du Gouvernement Britannique, en établissant une disproportion énorme entre les droits et privilèges des différentes classes des habitants du Pays, en plaçant les Canadiens dans une infériorité qu'ils n'ont méritée par aucune partie de leur conduite et en leur ôtant des jouissances qui leur ont été garanties par les traités et les lois qui les ont depuis confirmés.

Il est nécessaire de faire de très respectueuses représentations à Sa Majesté le Roi et aux deux Chambres du Parlement impérial aux fins d'exposer les raisons que nous avons de réclamer contre l'Union proposée des Législatures du Haut et du Bas-Canada ainsi que notre ardent désir de conserver notre heureuse constitution telle qu'elle est établie.

Le délai dans la transmission des requêtes a été nuisible à la bonne cause en donnant aux ennemis de la constitution le temps de répandre divers bruits propres à exciter des craintes dans l'esprit des habitants de nos campagnes: (qu ') entr'autres insinuations de cette sorte, le comité a eu l'occasion de noter les suivantes: Ne signez point les requêtes contre l'Union, ce serait travailler contre le gouvernement et contre vous-mêmes; car si l'Union a lieu,vous ne payerez plus de lods et rentes, aux seigneurs ni de dîmes aux curés; et puis c'est chose inutile a nous de signer ces requêtes, toutes les signatures des Canadiens ne sauraient empêcher l'Union; il faut qu'elle se fasse et c'est pour vous soulager. Si vous signez, il y aura des taxes sur vos terres et ceux qui auront signé s’en repentiront; ils seront bien mal dans leurs affaires, etc.

Le comité a eu la douleur de remarquer que par ces discours et d'autres également méchants et mensongers, un certain nombre des habitants du comté avaient pris l'alarme au point de se cacher, lorsqu'on allait demander leurs signatures; qu’à son grand regret ces alarmes et ces craintes n'ont pu être entièrement dissipée dans quelques endroits, où quelques-uns des habitants, les moins instruits (quoiqu'en très, petit nombre) ont obstinément refusé leurs signatures.

«Le Comité du Comté d'York tout en déplorant les trames perfidement ourdies contre les libertés et les privilèges des sujets canadiens de Sa Majesté en cette province, a néanmoins eu la satisfaction de trouver tous les habitants contents de leur sort, très attachés à notre présente constitution et désireux de la conserver intacte pour eux et leur postérité; il est convaincu que le petit nombre de ceux qui n'ont pas signé les requêtes contre l'Union, n'a point été mû par le désir d'aucuns changements semblables à ceux que propose le Bill de Réunion, ni d’aucuns changements quelconques, mais uniquement par une suite de méfiances et des terreurs que leur ont inspirés d'astucieux unionnaires; que ces méfiances et ces terreurs ont influé avec d'autant plus de force sur les esprits, qu'elles ont été inculquées dans le secret et magnifiées par l'espèce de mystère avec lequel on les a répandues, leurs auteurs n'ayant jamais eu le courage d'en promulguer publiquement les prétendus motifs.

«Or vu les efforts que font les unionnaires pour assurer le succès de la monstrueuse Union, qui doit écraser les Canadiens et détruire toute espèce de liberté britannique en Canada, le Comité du Comté d'York croit devoir appeler l'attention du Comité du District à la nécessité d'apporter les plus grands soins et la plus grande diligence à l'envoi de nos requêtes: que dans son humble opinion il serait très à propos que nos messagers fussent munis de tous les renseignements relatifs à la manière dont l'administration de cette province a conduit les affaires depuis que le Canada fait partie de l'Empire britannique: que ces renseignements pourraient être dressés en forme de mémoires, dont nos messagers feraient imprimer un nombre suffisant d'exemplaires pour en distribuer aux Ministres de Sa Majesté, à tous les membres de la Législature impériale et aux différents fonctionnaires publics, et que des extraits de ces mémoires fussent en même temps insérés dans les journaux les plus accrédités de la ville de Londres, afin d'éclairer l'opinion publique sur la vraie situation de ces provinces.

Résolu que pour subvenir aux dépenses occasionnées par ces diverses impressions ainsi qu'à celle de nos messagers seront dans le cas de faire dans leur voyage et pendant leur résidence en Angleterre, il conviendrait d'ouvrir des livres de souscriptions, qui ne seraient présentés qu'aux vrais amis de la Constitution, et sous ce rapport les membres du Comité du Comté d'York sont prêts d’y intervenir pour une part proportionnée aux moyens respectifs des messieurs qui composent le dit comité.

Résolu que ce comité a appris avec plaisir que le Comité du District de Montréal avait choisi l 'honorable Louis-Joseph Papineau pour être notre messager et qu'il aurait vu avec un égal plaisir que l'honorable Charles de Salaberry eût consenti de lui être adjoint dans cette mission vraiment importante.

Nous attendons en grande hâte les requêtes; car sachant les difficultés qu'il y aura à rejoindre les habitants, vu l'état des chemins et de la saison, nous désirons avoir du temps à nous, afin de rendre justice à la cause que nous avons embrassée, en obtenant beaucoup de signatures. Au reste nous ne sommes pas ici sans éprouver d'assez grands obstacles. Monsieur William Smith et son écho Jean-Baptiste Masson et peut-être d’autres ont insinué aux habitants que si la Réunion avait lieu, ils ne payeraient plus de dîmes au Curé ni de rentes au Seigneur. C’était les prendre par leur sensible! Aussi paraît-il qu'un grand nombre ont tellement goûté ce langage qu’il sera difficile de les ramener; c'est au moins ce que l'on me dit des habitants de l’une de nos côtes, appelée le Petit-Brûlé; car je ne les ai pas vus moi-même.

Les honorables membres de la Chambre des Communes, qui ont contribué à retarder la passation du Bill de Réunion et en particulier messieurs Mackintosh, Bright et Denman ont bien mérité des habitants de cette province et il serait à propos que nos messagers leur en exprimassent nos remerciements.

Ce comité a vu avec une satisfaction toute particulière que plusieurs des sujets de Sa Majesté en cette province qui n’y sont pas nés, ont néanmoins signé les requêtes contre l'Union et ont même employé leur influence auprès de leurs amis, pour leur montrer la convenance de s’opposer à l'Union projetée: ceci prouve leur libéralité en fait de politique, et leur amour de cette liberté raisonnable qui fait le plus bel apanage des sujets de l'Empire britannique.

Ce comité a vu avec peine que dans la requête adressée par les habitants du Pays au Parlement impérial, il n’a été fait aucune mention de cette clause du Bill de Réunion où il est dit que les privilèges de la Chambre d’Assemblée ne pourraient s’étendre jusqu’à priver de la liberté aucun des sujets de Sa Majesté (ses propres membres exceptés) pour manque de respect à cette même Chambre.

Par le passé la Chambre du Bas-Canada n'a rien fait qui puisse justifier un pareil traitement dans les changements qu’on veut effectuer à son égard et que Comité croit que les maux dont les Unionnaires se plaignent ne peuvent être attribués à la Chambre d'Assemblée.

Les membres du Comité Constitutionnel du Comté d'York ont appris avec indignation que William Smith, écuyer, un des juges de paix de S'a Majesté ait, par de vils moyens et par des enquêtes et porté à inculper les membres de ce Comité, ainsi que messieurs les Curés de Saint-Eustache et de Saint-Benoît, qui ont recueilli des signatures à la requête contre l'Union; qu'il se soit efforcé, aux moyens de dépositions sollicitées et prises dans le secret de noircir les procédés de personnes franches et loyales qui n'ont employé que les armes de la vérité et de la justice pour amener à signer les requêtes ceux des habitants que l'astuce et le mensonge avaient momentanément égarés. Dédaignant donc, comme il le devait, des menées aussi perverses, le Comité est fier de pouvoir affirmer hautement, qu'il n'a eu besoin que d'instruire pour persuader; partout les perfides impressions du mensonge se sont dissipées devant le flambeau de la vérité; ce qu'il se flatte même de procurer par les affidavits pour le moins aussi dignes de foi que ceux de Messieurs les Unionnaires.

Comme les Unionnaires pour diminuer la respectabilité de nos requêtes et le degré de foi qu’on doit y ajouter ont pris des affidavits qui tendent à établir une opinion que nous avons employé des moyens iniques pour faire signer ces Requêtes, le Président soit prié de faire prendre des affidavits du contraire et qui même contiennent l'exposition des moyens dont se sont servis ces mêmes Unionnaires pour détourner les habitants de cette province de signer les requêtes contre l'Union projetée, et le secrétaire soit autorisé de transmettre cet affidavit au Comité du District.»68

Les résultats sont immédiats et la tentative d'unir les deux Canada est repoussée pour plusieurs années. Le Parlement impérial de Londres n'a pas pu aller de l'avant avec le projet d'Union qui lui avait été présenté à cause de la ferveur des opposants à ce projet et à cause de l'attachement à l'Acte Constitutionnel que ce même Parlement leur avait accordé en 1791.

Par son implication, Labrie retarde de deux décennies cette tentative d'assimilation par les conquérants. Mais le climat politique de 1840 était tout autre...!

 
 
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